jeudi 29 avril 2010

DESIR ET SOBRIETE

La Prudence, de Raphaël, Chambre dite de la Signature au Vatican

Je pouvais avoir 23 ou 24 ans. Mes parents avaient acheté une "villa" sur les hauts du Parc Péreire, à Arcachon, dont l'environnement superbe se doublait d'un terrain inexploitable, entièrement sablonneux et ne supportant aucun plantation. Y poussaient en abondance et à l'état sauvage des bruyères, des genêts, du sureau, des arbousiers et surtout, du mimosa. Cela convenait parfaitement à leurs talents horticoles (comme aime le dire Koka, "les chiens ne font pas des chats" et j'ai, mon article précédent en est la triste preuve, hérité de leur incurie). Mais ce mimosa, famille comme chacun le sait de l'acacia, avait une fâcheuse propension à tout envahir et mon père, héroïque dans son ardeur épuratrice, lui livrait une lutte sans merci... dont les arbustes sortaient toujours vainqueurs ! Il ahanait sous le soleil et maniait la machette avec une énergie insoupçonnable chez un homme de sa corpulence, arrachant, taillant, coupant tout sur son passage. Prise d'une compassion somme toute excusable pour le végétal, je lui reprochai cet acharnement, remarquant au passage que les mimosas sont de fort beaux arbustes. Il se retourna et, transpirant d'abondance, me décocha énervé la flèche fatale "Mais ma parole, tu es écolo ma fille !".
On était dans les années 70, mon père faisait partie de cette génération triomphante qui développa en son sein les Trente Glorieuses, inventa la pétrochimie jusqu'à l'anéantissement de tout textile naturel ou de tout matériau qui n'en fut pas dérivé, découvrit l'Amérique comme schéma de consommation idéale, avec ses supermarchés et ses autoroutes, ses plats cuisinés et ses objets jetables. Gaulliste convaincu, il passa tout de même sa vie à faire la morale à De Gaulle, dont il était en rêve le conseiller politique particulier, ne lui pardonnant pas sa méfiance réitérée envers nos cousins d'outre Atlantique. La période leur fut propice, climat idéal, découvertes permanentes, technologie triomphante, la génération de nos parents nous a légué, dans un premier temps une inconscience totale en terme d'avenir de la planète. Alors, vous imaginez dans sa bouche, traiter sa fille d'écolo était l'insulte suprême ! Autant vous dire que, fille obéissante et pas trop attirée par les révoltes de 68 (j'étais trop jeune pour en faire mon miel, j'ai récolté sans avoir à semer et n'ai pas eu à me libérer d'un carcan qui ne m'avait pas étouffée), je n'ai jamais versé dans le "vert". Très peu pour moi des produits supposés biologiques prétextes à vendre deux fois plus cher des produits pas forcément meilleurs, des amendements naturels qui empestent et propagent des bestioles pas nécessairement agréables, des cadeaux de Noël emballés dans du papier journal pour économiser le kraft : j'ai compris très jeune, pour avoir traversé les Landes plus de fois qu'à mon tour, que la matière première des papeteries était le bois de nettoyage de nos forêts et que la rentabilisation de ces déchets permettait d'assurer un entretien idéal des forêts landaises. Je ne suis pas une excitée de l'écologie mais la notion de respect de la nature, de gestion saine de nos richesses et de développement durable m'interpèle depuis longtemps... sauf à l'utiliser pour en faire de fallacieux arguments commerciaux, ce dont on ne se prive guère. Oui je prends des douches, mais parce que les bains ne me branchent pas, oui j'éteins l'électricité quand je quitte une pièce, mais parce que sinon ma note est trop salée, oui mon bilan énergétique est bon mais parce que je ne suis pas une fanatique de voyages lointains et que je préfère venir à Paris en train parce que je n'aime guère les encombrements de la capitale.

Pourtant j'ai été, comme vous sans doute, fortement interpelée par l'histoire des cendres paralysantes du volcan islandais "au nom imprononçable" (selon la terminologie consacrée) dans ce qu'il a de révélateur de la fragilité de notre société et de ses égarements. Quoi, de simples fumeroles chargées de poussière peuvent ainsi, du jour au lendemain, et sans qu'il soit question de principe de précaution mais simplement de la plus élémentaire prudence, immobiliser l'ensemble des transports de la planète, créant un désordre, une gabegie, un désarroi énormes ? Comment, nous qui prétendons dominer la nature, la domestiquer, la tenir à merci, nous avons dû baisser casaque et attendre, avec nos moteurs sophistiqués et nos brillants esprits, que la météo veuille bien nous débarrasser de cet importun nuage ?
Déjà, nous avions subi les tsunamis, tremblement de terre, tempêtes et autres inondations sans beaucoup plus de talents que nos ancêtres, vite débordés par la panique, la dévastation et les conséquences aggravées de nos incuries précédentes. Ayant construit à outrance dans des endroits dangereux, la lutte contre les éléments a révélé nos erreurs et a amplifié nos fragilités. Et voilà qu'on dit que si le fameux volcan au nom imprononçable nous servait une éruption comparable à celle qu'il connut en 1783, s'ensuivraient comme ce fut le cas à l'époque, des famines, des catastrophes, des cataclysmes aggravés par le blocage total de tout notre système aérien, non plus pendant une semaine mais pendant des mois, voire des années.

Antonio Pollaiolo : La Tempérance

Je suis simplement impressionnée par la précarité de notre système de développement, dans lequel nous plaçons, malgré quelques doutes plus de principe que réels, une confiance illimitée, ne parvenant pas à admettre qu'il puisse être vulnérable. Nous admettons difficilement les freins que la nature nous impose, les conséquences dommageables de certains de ses caprices et notre impuissance en face des événements dont on ne peut que constater les dégâts et les réparer tant bien que mal.
Nous voudrions croire, et nous croyons, que nous dominons tout, anticipant, prévoyant, organisant, résolvant. Oh, certes, pas question de jouer le catastrophisme, la nature n'est ni plus ni moins méchante qu'elle ne le fut à nos ancêtres. Nous connaissons mieux qu'eux les conséquences de ses coups de colère, tout est médiatisé, photographié, abondamment commenté, jusqu'à donner l'impression, à force d'informations, que tout se dérègle. De plus, nos errances ont souvent, par notre manque de prudence, aggravé les conséquences de certains événements naturels dont les anciens se méfiaient. Moins raisonneurs que nous, ils constataient que leurs grands-pères avaient évité de construire à certains endroits, et sans trop savoir pourquoi, ils se fiaient à cette mémoire collective, sans prétendre tout pouvoir résoudre.
Qu'en sera-t-il de nous si nous continuons à faire le procès des compagnies aériennes, des préfets ou de Dame Météo chaque fois que quelque malheur nous tombe sur le coin de la figure, sans remettre en cause notre idéal de développement, anarchiste, égoïste, individualiste et ... dévastateur ? Qu'allons-nous devenir si nous continuons à ne viser que notre confort immédiat, sans vouloir, sauf avec quelques gadgets écervelés, prendre conscience de l'immense richesse que nous sommes en train de galvauder.

Les vertus cardinales Fontaine Saint Michel

Certes, l'affaire est compliquée et c'est un véritable changement d'état d'esprit qu'il nous faut opérer : entre la réduction de nos émissions de CO2, la meilleure gestion de nos consommations d'eau et la prise de conscience que notre confort repose sur une foule d'énergies et de matières premières qui ne sont pas inépuisables, nous devons tenter de comprendre et de réapprendre à concevoir notre confort.
Et si le plaisir passait tout simplement par le désir ? Car, nous le savons, le désir se distille, s'attise, se déploie et surtout prend toute sa valeur dans l'attente, le manque, le rêve, en un mot, la sobriété. Peut-être nous faudrait-il simplement réapprendre la tempérance, cette quatrième vertu cardinale dont nous cherchons toujours le nom devant les fresques italiennes qui les mettent à l'honneur : force, prudence et justice étant ses compagnes qui reviennent toujours en premier à l'esprit. Preuve s'il en est que la modération n'est pas notre qualité majeure et que nos temps de consommation à outrance nous ont habitués à nous livrer à un des vices que les pères de l'Église vilipendaient en vain : la gloutonnerie.

Les menaces du châtiment infligé aux voraces avaient, sur les fresques anciennes (ici à Torcello), de quoi effrayer nos ancêtres. Gavés d'images et certains que rien ne peut nous arriver, nous sommes totalement insensibles aux peurs de l'au-delà et malheureusement, aux angoisses du futur. La notion même de développement durable reste encore terriblement théorique pour nos petites cervelles. Et le chemin pour en faire une vraie éthique de vie, et non un simple argument commercial qui estampille tout, est encore long.

mercredi 28 avril 2010

EXPRESS COTIER - 9

Levés tôt, nous profitons de l’escale à Harstad pour saluer le Nordsjernen, un des plus anciens navires de la flotte Hurtigruten, qui traîne à quai en attendant un passager retardataire. Il est rustique et recherché, parait-il, par les aficionados de l’Express Côtier qui ont déjà fait 7 ou 8 fois le trajet et finissent par rechercher plus d’authenticité en navigant sur des bâtiments plus anciens. Malgré notre prétexte de départ, le Polarlys, nous avions choisi un bâtiment récent, plus confortable, plus ouvert aussi n’ayant pas encore ces ambitions de puristes !

Au large d’Harstad, alors que nous croisons vers les îles Vesterålen, nous repérons, grâce au car de touristes du bateau qui l’aborde bruyamment, l’église médiévale de Trondenes, sans doute une des plus anciennes églises du coin.

Les escales du matin étaient toutes brèves, et notre capitaine, toujours en retard, les raccourcit encore ! Cela n’empêche pas Alter de m’offrir à la Galerie de Dick Monshouwer, dans le petit port de Risøyhamn, une broche en cristal de roche, aux inclusions végétales diverses, d’un joli design contemporain, sertie d’acier brut et parsemée de branches d’or. Elle sera pour moi, toujours sur un revers de tailleur, un souvenir tangible de notre voyage. L’embarquement de quantités de cas de tourbes en prévision de l’engraissage des jardins du sud à l’entrée du printemps, nous a donné un petit répit pour cet achat impromptu.


Il fait un soleil éblouissant depuis le lever du jour, et avant la halte à Sortland, nous avons le temps d’un spa, délice vraiment appréciable dans cette ambiance cristalline. Long trempage entrecoupé de sorties pour se rafraichir jusqu’à ce que notre spa, où nous étions déjà 4, soit pris d’assaut par 4 anglaises de « constitution traditionnelle ». Armées de verres et d’un cubitainer de vin rouge, elles piaillent avec entrain et font déborder la piscine. Il est temps de sortir ! Séchage au soleil, nous avons fait l’objet d’une prise de vue par des allemands hilares qui faisaient un panoramique entre des gens emmitouflés de bonnets de fourrure, gants et autres écharpes et nous, qui nous exposions en maillot de bain en plus parfaite quiétude.

Depuis Risøyhamn, nous navigons entre les îles Vestérålen, parfois très proches des rives, parfois dans des chenaux creusés tout exprès pour supporter les tirants d’eau des navires Hurtigrute, si bien qu’on voit le fond de part et d’autre du pont. Un pont aux lignes audacieuses relie la cité moderne de Sortland à l’île de Langøya, et nous admirons encore une fois les talents des norvégiens en matière d'ouvrages d'art.

Après le déjeuner, halte à Stokmarknes. Une bonne moitié du bateau se précipite clopin clopant vers le musée Hurtigruten, où est reconstituée l’histoire de l’Express Côtier. Un navire de la compagnie datant de 1912, le Finnmarken réformé en 1993, est en cale sèche et ouvert à la visite. Il donne une idée du « confort » qui règne sur les plus vieux bateaux de la ligne !

L’entrée dans le Raftsundet, étroit défilé d’environ 26 kms de longueur, nous réserve de nouveaux émerveillements. La lumière est cristalline, la surface de l’eau est brillante comme un miroir et les teintes bleutées et rosées du ciel et des eaux jouent pour nous une symphonie de reflets éblouissante. Nous quittons les îles Vesterålen pour les îles Lofoten, et le paysage se fait plus doux, encadré de montagnes que dévalent de nombreuses cascades. Il est temps pour nous d’embarquer sur le petit bateau de pêche pour une excursion dangereusement dénommée « Safari aux aigles de mer ». Avec un nom pareil, nous nous attendons à un promène-couillon de la plus belle eau, aventure dans laquelle nous serions, bien évidemment les couillons.
C’est une virée proprement merveilleuse que nous allons vivre là. Le petit bateau nous amène d’abord à l’entrée du Trollfjord, aperçu à l’aller de nuit, et encore interdit aujourd’hui à la navigation pour cause de fonte des neiges et de risques d’avalanches sur les navires. Nous nous balançons quelques instants sous les parois étincelantes de l’entrée du fjord, sombres et dégoulinantes de petites cascades carillonnantes. Le soleil joue sur les roches humides, les parant des miroitements précieux. Nous saluons nos compagnons restés sur le Nordnorge et fonçons vers nos oiseaux.


Attirée par des gâteaux et des morceaux de pain, une escouade de mouettes nous escorte en paillant énergiquement, et nous admirons leurs ventres blancs et duveteux à quelques centimètres. Je me dis qu’il faudra penser à emporter du pain dur lors de notre prochaine sortie entre amis au phare de Cordouan, le vol des mouettes vu du dessous étant ma foi fort joli.

Mais le plus étonnant nous attend : le bateau ralentit, s’arrête, et les deux personnes qui nous accompagnent sifflent. Le nez en l’air, l’œil à l’affût, nous attendons… soudain, un bras se tend, et au loin une silhouette isolée, s’approche : c’est le pygargue à queue blanche, majestueux, qui vient vers nous. Il vole énergiquement, puis amorce son approche, plane, ralentit, tournoie et plonge sur le poisson qu’on vient de lui jeter. Il nous frôle, passe à quelques centimètres de nous, tellement émerveillés qu’on en oublie de photographier son plongeon. Nous en verrons ainsi une vingtaine, certains ratant pour notre plus grand bonheur leur prise, et revenant se faire admirer : le pygargue est un aigle très corpulent et de grande taille. Sa silhouette massive est caractérisée par une large envergure et sa queue, courte, est parsemée de plumes blanches. L'ensemble du plumage est brun foncé sauf la tête et la base du cou légèrement plus clairs. La moitié de la longueur des pattes est emplumée. La tête est large et le bec très massif. Les pattes et le bec sont jaunes, quand il plonge pour attraper le poisson entre ses serres, il les propulse en avant pour faciliter le freinage et repart, alourdi, serrant sa proie avec force, rasant l’eau pour rejoindre son repaire.


Chaque approche nous maintient haletants et émus, chaque plongeon nous tire des cris de joie. C’est certainement un des plus beaux promène-couillon que nous ayons jamais vécu, tant la proximité avec ces animaux élégants et majestueux est impressionnante.
Plus tard, la balade dure plus de deux heures, nous abordons les îles Lofoten, longeons les habitations sur pilotis de Svolvaer où les « rorbuer » posés au-dessus des flots nous accueillent comme une Venise miniature et rustique. Le temps de reprendre contact avec la réalité, nous allons vider la carte mémoire de l’appareil photo, alourdie de centaines de photos de pygargues, et retournons visiter Svolvaer : un curieux mélange de modernisme échevelé et pas toujours respectueux de l’environnement, et de petites maisons traditionnels, ces « rorbuer » transformés en maisons de vacances. Car les îles Lofoten vivent essentiellement du tourisme, et les galeries d’art sont ici plus nombreuses que les marchands de poisson. Certes on croise des séchoirs à morue, en activité d’ailleurs ce qui nous vaut des remugles assez forts, mais partout ce ne sont qu’hôtels et gites coquets. Un norvégien en week-end engage la conversation. D’où venons-nous, aimons-nous le pays… Rassuré sur notre appréciation, il nous confie que le moment le plus propice selon lui, qui a vu de nombreux pays et admiré de nombreuses merveilles, c’est du 15 février au 15 mars. L’hiver commence à céder le pas, la neige bloque moins les routes, les jours rallongent et la lumière des îles Lofoten est particulièrement magique, bleutée, sauvage, éblouissante et unique. Il faut revenir début mars, lui ne s’en lasse pas et c’est, malgré tous ses voyages, l’endroit qu’il trouve le plus beau au monde !
Nous dînons dans une ambiance paisible et douce, les yeux encore plein des merveilles de la journée : un groupe important de visiteurs est parti en début d’après-midi faire le tour des Lofoten en bus et nous ne les récupérons que plus tard ce qui nous vaut cette salle à manger très calme, propice aux évocations emplumées pleines de nostalgie.

L'aigle est, vous l'avez compris, dédié à Chic !

mardi 27 avril 2010

MORSURE

Photos empruntées au blog de Nicole Bertin (j'avais même oublié mon téléphone !!)

 
Alice, la délicieuse bibliothécaire qui oeuvre à Meschers avait insisté : elle sait qu'une fois sur deux, j'oublie et que je le regrette ensuite. Lundi soir c'était le vernissage de l'exposition "Morsure" organisée par la mairie et quand je lui ai dit "oui, je viendrai voir l'expo, mais les vernissages très peu pour moi", elle m'a fait valoir qu'il était toujours intéressant de rencontrer les artistes.

Car c'est bien d'un pluriel qui doit être employé ici : c'est à un trio, voire un quatuor qu'on a affaire. L'idée vient du peintre, Didier Delannoy. Sans doute lassé d'être l'objet de tous les soupçons (son petit discours le laissait entendre avec humour) en tant qu'artiste maudit, mais forcément libidineux dès lors que s'offre à sa concupiscence les appâts d'un modèle à sa merci, il a voulu qu'un tiers assiste à la confrontation. Il a pensé d'abord à mettre des mots sur les séances de pose et a demandé à un écrivain (elle demande qu'on utilise le mot au masculin pour ne pas le dénaturer) d'assister aux séances et d'écrire ce qu'elle ressentait. Puis l'idée s'est fait jour d'y adjoindre l'oeil d'un photographe, Jean-Charles Folliet, neutre mais curieux. L'affaire n'a pu avoir lieu qu'avec le consentement et la complicité du modèle, c'est le quatrième instrument de ce quatuor presque cinématographique puisque Dider Delannoy évoque "la belle noiseuse", comme déclencheur de son inspiration. Cindy Benko n'est pas modèle professionnel et elle a accepté cette double intrusion dans le huis clos de l'atelier avec peut-être plus d'aisance, supportant sans faillir d'être soumise au feu croisé d'une triple inspiration : picturale, photographique et littéraire.

Il est né de toute cette aventure une exposition qui "tourne" en ce moment sur la région et qui, le peintre étant mordu de culture russe ira peut-être en Russie. Ce sont ces toiles, confrontées au regard attentif et très esthétique du photographe, qui font l'objet de l'exposition de Meschers. J'avoue que je n'ai pas craqué pour le style de Delannoy, un peu trop acide pour moi, et manquant parfois de délié. Par contre les photos m'ont touchée, même si le regard de Folliet reste très discret et finalement sans beaucoup d'audace, ses cadrages sont superbes et son grain très adapté au propos. La retenue de son objectif se comprend car il n'agissait pas en voyeur et on sent, en parlant avec lui, son souci de rester en retrait par rapport aux instants volés.
Mais les mots s'exposent difficilement, et nos 4 complices ont publié un superbe livre, différent et complexe, qui offre, en plus, le texte descriptif, mais tout en nuances de Véronique Cario :
Elle respire
elle inspire
pesanteur et légèreté


Pourquoi Morsure ? Car le rapport du peintre à son modèle est source de tensions et d'attentes, l'artiste a besoin du modèle pour exprimer ses talents et ses doutes, le modèle se livre et pourtant reste lui-même, l'ambiance est lourde parfois dans un atelier et la concentration s'accompagne souvent d'orages et de troubles. Morsure évoque aussi les produits de développement anciens qui, lorsqu'on tirait encore les photos sur papier, mordaient le support pour y laisser la trace d'une image. Morsure enfin pour interpeler le spectateur, car après tout, une exposition, un livre, cela doit attirer l'attention !

Exposition se déroulant à la mairie de Meschers du 24 au 29 avril 2010

lundi 26 avril 2010

JARDINAGE A LA CUILLERE

Quelques herbes aromatiques, céleri, roquette, ciboulette et compagnie, et les superbes fraisiers qui vont avoir à faire leurs preuves !!


Et oui, je jardine à la cuillère... Vous, les filles,mon rapport douloureux au jardinage, un manque total de talent et d'inspiration, et quand je vois Aloïs qui monte, avec un entrain sans pareil, sa superbe serre pour y faire pousser de multiples plants et autres merveilles végétales qui ne manqueront pas d'être, plus tard, l'objet de superbes photos à faire baver d'envie les pauvres internautes dépourvus de jardin ou incapables d'y faire pousser quoi que ce soit, cela me laisse pantoise. Admirative, un brin envieuse et ravie !! Rêveuse aussi : allez savoir pourquoi je m'imagine volontiers à la retraite, devenue subitement douée pour le maniement du plantoir et le jeu du sécateur. Encore que ça ce soit la seule chose dans laquelle je déploie quelque prédisposition, tout ce que je ratiboise, reprend avec vigueur : c'est ainsi que j'ai au moins intégré la règle numéro un du jardinage : plus on coupe, plus ça repousse, sauf pour les camélias et les rhododendrons !
Bon, j'ai quelques circonstances atténuantes : notre terrain, 750 m², maison comprise, complètement en pente, était à l'origine une décharge sauvage pour le quartier (d'après nos voisins), décharge qui fut considérablement aggravée par le manque de sérieux des maçons qui construisirent la maison en laissant sur place les tombées de ciment et autres déchets divers qui ne l'ont guère amendé. Il faut ajouter à ma décharge que la terre est naturellement sablonneuse et pauvre dans le coin, et qu'il est exposé aux vents d'ouest de plein fouet :même si ces vents ne viennent pas de l'océan mais du l'estuaire, ils sont assez corrosifs. Cerise sur le gâteau, on ne le voit pas ce terrain car notre terrasse le surplombe, et si elle permet d'être au niveau des oiseaux, la vue passe par dessus et néglige fort justement notre friche. Et puis, je l'ai déjà dit, une friche c'est plein de papillons, d'herbes folles et imprévisibles qui nous comblent de joie, au grand dam de notre voisin qui nous prend pour de dangereux anarchistes ! Son jardin, "raclé jusqu'à la couenne" (l'expression est d'Alter), un jardin de psy comme vous le savez les filles, est un reproche vivant à nos errances herbacées.

Les 2 jardins confrontés :
Vous admettrez que celui du voisin est "nickel" pas un poil qui dépasse ! E t que le nôtre est un peu folichon...
Par contre, non contente de lire les blogs de jardinières douées et de baver d'envie sur leurs exploits horticoles, j'ai une propension naturelle à adorer la lecture des catalogues de plantes, ce qui me permet parfois de faire illusion, pas longtemps, auprès des multiples paysagistes requis pour venir ordonner notre jungle. Paysagistes qui, allez savoir pourquoi, ne donnent jamais suite à nos projets, ou à des prix tellement exorbitants que nous repoussons le projet sine die.
Et puis, surtout, j'ai Madeleine, qui m'aime bien et n'ose pas dire combien mon incurie la désespère, mais qui, je le sens bien, ne sait plus à quel saint se vouer pour fleurir un peu mon environnement. Elle n'ose pas trop prendre les choses en main, sentant que les plantations qu'elle tente sont autant de mauvaises consciences à venir pour nous, mais parfois elle réagit, trie, coupe, enterre, élague et fait une tentative pour relancer ma décoration florale. C'est ainsi que, chaque printemps, elle me traine dans une serre pour y acheter quelques plantes et tâcher de remplir dignement mes pots débordant d'herbes folles depuis l'automne précédent, abandonnés, négligés et particulièrement pitoyables quand le soleil revient.
Elle m'a même concocté une "serre" qui, toutes proportions gardées car elle reste à la hauteur, toute menue, de mes capacités, devrait me procurer les joies de la production personnelle de plan de basilic : elle a installé, avec autorité, 4 tuteurs sur la jardinière qui, à la porte de la cuisine doit accueillir les herbes odorantes, a tendu un cellofrais scotché sur le dessus, et m'a expliqué que cela allait s'auto-arroser. Ce qui me convient parfaitement, de temps à autre je tape avec curiosité sur ce couvercle embué, et admire les petites pousses vertes qui me promettent de belles salades !
Ne voulant pas abuser de sa gentillesse, car je sais que le résultat sera tristounet vu mes négligences futures, je plante mes verveines et autres succulentes tout seule (enfin avec Alter, qui voudrait bien lui aussi avoir la main verte). Et pour mettre en pot mes petits godets, j'utilise ... une cuillère. Bon, je sais, cela n'est sans doute pas la technique requise, et Madeleine retrouvant par hasard mon outil de jardinage oublié près d'une jardinière, était morte de rire devant des mœurs aussi naïves ! Comme elle est littéralement écroulée en voyant chaque année nos efforts pour faire venir quelques pieds de tomates, qui, soit dit entre nous, ont donné plus que les siens l'an dernier. Faut dire qu'elle avait mis ses légumes à l'ombre, privilégiant les fleurs, et comme les plantes apprécient qu'on les aime, c'est elle qui me l'a appris, elles lui ont rendu la monnaie de son mépris. Na ! Je ne vous dis pas son éclat de rire quand je lui ai exposé mon désir de faire venir des fraisiers dans une poterie : mais, on va voir ce qu'on va voir, je vais les soigner mes fraisiers, et y aura même des fraises, on a sa dignité ! Enfin une ou deux fraises !!!

dimanche 25 avril 2010

EXPRESS COTIER - 8

Allez savoir pourquoi, il n’y avait pas de jour 8 dans mes archives informatiques du voyage ! Paresse, farniente, journée sans événement notable, je n’ai pas pris de notes et le récit sera bref. Tant il est vrai qu’il est difficile de reconstituer des impressions a posteriori, quand on a repris le quotidien et que le voyage est réduit à l’état, déjà, de souvenir évanescent. C’est pour cela qu’il est important de tenir un « journal de voyage » car les micros événements n’ont de relief qu’au moment où on les vit. C’est du moins ainsi que je ressens les choses, pratiquant une écriture spontanée et non construite, qui se nourrit des petites réactions du moment, dites sur le vif.

Ce seront donc quelques photos qui résumeront Havøysund, Hammerfest, Øksfjord, Skervøy et Tromsø… Pas de visite de Tromsø by night, nous préférons rester sur le bateau, et pour le reste ce sont nos habituelles tournées aux alentours immédiats des quais, le nez dans les nuages et en direction de l’église. Cela procure un but facile à identifier et toujours agréable à visiter.

Celle d’Hammerfest, inaugurée en 1961, présente toujours cette lumière particulière qui remplit les églises norvégiennes de gaieté et d’espoir. Au dessus de l’abside, un grand vitrail triangulaire représente les thèmes fondamentaux de la foi chrétienne : entre le Père et le Saint Esprit, le Christ délivré de la Croix manifeste sa victoire sur la mort sur une croix en Y. Le chemin de croix est, lui aussi, composé de petits vitraux éblouissants, et dans la sacristie quelques pièces anciennes proviennent des églises antérieures. Celle que nous visitons est la 5ème construite à cet emplacement, le tablier de l’orgue en témoigne !

C’est aussi à Hammerfest que nous visitons le musée de l’ours polaire, agréable présentation de la faune locale, qui me permet de manier avec délices les jeux destinés aux enfants, questions posées en norvégien et réponses aléatoires, mais quand c’est juste un petit ours sort de sa banquise pour venir me saluer ! Nos compagnons de navire me regardent d’un drôle d’air, mais je sens bien qu’ils aimeraient jouer aussi, trop sérieux pour oser !! J’ai envie de vous montrer le légendaire lièvre de Vatannen, dans sa livrée neigeuse… J’ai lu Arto Paasilina et de le voir pour de vrai, me fait sourire… et du coup je mitraille pour vous les animaux empaillés pour en faire un montage digne de ce nom, car ce lièvre tout seul ferait un effet étrange dans mon blog !

samedi 24 avril 2010

PETITE CHANSON D'AMOUR

Soyons clairs, la presse n'a pas aimé : Les Fiches du Cinéma, ma référence, ne lui attribuent que 2 étoiles et affiche une certaine condescendance pour ce film qui, selon eux, manquent de rythme. si vous en référez à Allociné, My Own Love Song ne mérite que 1.2, c'est à dire une bien petite prestation : on lui reproche son sentimentalisme, "une fantasmagorie tape à l'oeil et naïve", un "lyrisme de pacotille", allant jsuqu'à le qualifier de "sorte de farce pompière menaçante pour n'importe quel sens averti' (j'avoue que je ne saisis pas trop la menace mais je cire !). Vous ne pourrez pas dire que vous n'êtes pas prévenus, si, passant outre les avis de la presse, vous allez le voir quand même. Et peut-être serez vous comme beaucoup de spectateurs qui, toujours selon Allociné, aiment !
Quant à moi, j'y suis allée parce mon tendre et cher m'avait lâchement abandonnée hier soir, et que, de toute évidence les critiques ne le branchaient guère. Autant donc m'y risquer sans lui, et j'avoue que j'ai passé une excellente soirée : j'ai adoré le ton, tendre, touchant, le thème, simple certes mais tellement humain, l'histoire, réellement émouvante, et surtout les acteurs, d'une justesse absolue. Forest Whitaker est particulièrement crédible dans son personnage cassé, un peu schizophrène et terriblement fragile qui s'expose et se donne sans retenue. Renée Zellweger est mouvante, sensible, parfois rayonnante et au diapason. Quelques touches oniriques, de ci de là, presqu'enfantines, sans outrance à mon goût, quelques rires sans grossièreté, le tout porté par une bande son qui ne peut que plaire : Bob Dylan, enchanté par le projet, a fait toute la BO du film. En voyant ce film, on se laisse aller à croire  à la douleur de vivre, à la douceur de vivre, à l'amour, au partage... et pourquoi pas, aux anges ! Un hymne à la poésie ordinaire, qui mérite le détour. Qui sait si Alter, qui est très fleur bleue finalement, n'aurait pas apprécié aussi ?

vendredi 23 avril 2010

EXPRESS COTIER - 7

Le ciel est plus dégagé qu’hier pour notre entrée à Kirkenes, terminus de l’express côtier. C’est la dernière ville aux confins du pays, limitrophe de la Russie et de la Finlande. Un sacré mélange de noms de rues en russe, de vieux rafiots rouillés aux noms en caractères cyrilliques, de langue finnoise, de culture sami, tout cela au fond d’un fjord qui débouche dans la mer de Barents. Ici le Gulf Stream est moins actif et quelques glaçons de belle dimension nous accueillent pour notre arrivée au port. Pourtant le temps est plutôt doux et il ne sera pas utile de se transformer en bibendums pour la randonnée à traineau à chiens. Celle-ci se déroule à quelques kilomètres de Kirkenes et nous nous y rendons en bus, longeant les terrils extraits des mines fer qui firent la richesse industrielle de la région. Les mines sont aujourd’hui fermées et la ville vit de la réparation des chalutiers russes, son port est envahi de carcasses rouillées qui lui donnent l’allure d’un cimetière de navires. On nous signale plaisamment d’ailleurs, en passant près de 3 d’entre elles qui ont définitivement perdu tout espoir de remise en état qu’on peut se les offrir pour une centaine de couronnes, autant dire à peine plus de 10 euros !

Encore une ville martyre durant la dernière guerre mondiale : le monument aux morts et celui, assez joli, dressé en hommage à la douleur des mères durant les guerres sont là pour en témoigner. Située près de la frontière russe et abritant 70000 soldats allemands prêts à foncer au moment de l’invasion de la Russie, elle fut systématiquement bombardée par les russes et présente, comme toutes ces villes, une allure moderne indéniable. L’économie de la ville repose maintenant sur le tourisme et les activités commerciales intenses avec les russes qui viennent là passer leurs vacances, entreposer leurs bateaux, échapper aux lourdeurs administratives et aux taxes prohibitives de leur pays, voire simplement faire leurs courses car le choix est plus grand et les prix plus doux que chez eux.

Situé dans l’enceinte du spectaculaire hôtel de glace, le chenil abrite une troupe moins impressionnante de huskies de Tromsø, mais la ballade sur le lac gelé dans une neige douce et encore épaisse, sera plus confortable. Notre musher s’appelle Vinka, elle est rousse et charmante. Elle nous raconte qu’elle est venue en France, qu’elle a visité Paris, mais aussi Marseille et Bordeaux, en particulier les vignes du Médoc dont elle apprécie fort les vins. Avant de partir elle nous présente l’équipage : 8 chiens seulement au lieu de 12 à Tromsø. Devant, un couple : la femelle, menue et peu gourmande d’après Vinka, s’appelle Tutsø. Le mâle quant à lui, né avec un Z sur l’encolure, a été nommé Zorro ! Au retour quelques activités touristiques, mais ici encore le mercantilisme reste modeste. Quelques rares babioles dans une boutique, quelques rennes gavés du lichen que l’on distribue largement aux uns et aux autres pour les attirer, une tente sami avec son feu bienvenu malgré la relative douceur…

Mais l’attraction la plus spectaculaire reste l’hôtel de glace. Quand on pénètre dans son hall sombre où brillent le bar translucide éclairé par quelques bougies et des sculptures de glace aux allures contemporaines, on est surpris par le froid qui règne : une soufflerie puissante maintient la température en dessous de zéro.

Totalement vide quand j’y suis allée, il régnait une ambiance surréaliste, irréelle. Le long de deux couloirs en voute de glace ornés en leur extrémité de bougies illuminant de bas-reliefs taillés dans la neige, chaque couloir est bordé de part de d’autre d’une série de chambres en dôme, comme de petits igloos. Chaque chambre, de 4 mètres de diamètre environ, comporte en son centre un immense lit. Quelques éclairages enfouis dans le mur, toujours orné de bas reliefs d’inspirations diverses. Au sol, une peau de renne ou deux. Et rien d’autre. Le seul décor est constitué par les têtes de lit, en glace transparente et sculptée. On vient juste y dormir, ou plus si affinités, encore que Alter ait prétendu que la chose risquait d’y être entravée par la température négative qui, nécessairement, règne en permanence pour maintenir l’hôtel debout ! En plein hiver, quand il fait moins 25 dehors, il parait qu’on a vraiment chaud en rentrant. L’hôtel, isolé au bout de nulle part, est pourtant très fréquenté, en particulier par les russes qui, finalement, n’ont pas beaucoup à parcourir pour y venir. C’est un peu fou, comme notre époque aime, éphémère puisque chaque année le bâtiment disparait au printemps. Certaines chambres avaient de toute évidence encore peu de jours devant elles, on y distinguait une lueur de jour inquiétante, diffusée par la voute amincie prête à se percer. Ailleurs, tout est sombre, mais quand l’œil est habitué, et grâce à quelques très modestes éclairages placés de ci de là, cela prend un relief étonnant.

L’ensemble, blanc, agrémenté seulement de sculptures dans la glace, est sobre et de bon goût, pas du tout Disneyland ou Palais des Glaces comme je le craignais. Je me suis juste offert des petites glissades sur de drôles de traineaux, genre patinette, et personne ne m’a suivie !!

Le retour au bateau ayant lieu vers midi, heure traditionnelle de bousculade au buffet, et le temps étant presque ensoleillé, j’ai profité de l’heure calme pour un spa brûlant, qui est vraiment un exercice extrêmement agréable.

Une autre halte juste avant l’heure du thé, nous a permis de parcourir Vardø, qui vit de la pêche et de l’Otan. Durant la Guerre Froide la ville fut pourvue d’un radar destiné à surveiller les mouvements de l’aviation soviétique, et son dôme surplombe toujours la ville. Mais déjà en 1734, les norvégiens déjà désireux de se protéger des incursions russes, construisirent un fort qui fut terminé en 1737. Ici, comme ailleurs, la seconde guerre mondiale apporta son lot de destructions : mais les allemands ne pilonnèrent pas Vardø, et les russes n’en détruisirent « que » les 2/3. Résultat, et pour notre plus grand plaisir, le fort fut épargné et il se présente à peu près tel qu’il était au XVIIIème siècle. Une petite enceinte en étoile, qui abrite un vrai village à l’intérieur : la maison du commandant, et il y a en a un qui y habite, une église de poupée et quelques bâtiments utilitaires qui sont aujourd’hui transformés en musée. On croirait le désert des Tartares sous la neige ! 4 soldats servent dans cette enceinte, accueillant les visiteurs, balayant la neige, issant les couleurs et tirant au canon ( ?) à chaque fête importante, dont le 17 mai, fête nationale norvégienne, mais aussi le jour où le soleil revient après 2 mois de nuit. C’est, pour les habitants de Vardø, le signe du retour du printemps, et pour les écoliers l’annonce d’une journée fériée !

Nous étions sur la coursive du pont 5 pour suivre l’appareillage quand nous avons eu la chance de voir un phoque qui faisait la planche dans les eaux du port, et qui, après quelques prises d’oxygène longues et puissantes, a replongé dans les eaux glaciales en quête de nourriture.

La journée se termine pour nous, mais l’Express côtier continue son boulot : deux ports avant la nuit, et à chaque fois un accostage tellement doux et minutieux qu’on ne ressent ni une secousse ni le moindre heurt. Mais nous sommes à table à l’arrivée pour Bătsfjord, et je ne laisserais pas ma place à quiconque : j’ai rêvé toute la journée sur le poisson du dîner dont le nom, vous connaissez ma délectation pour la littérature gastronomique, est à lui seul un vaste programme : de l’omble chevalier. Ne souriez pas, dites-le, vous verrez c’est déjà tout rond en bouche ! Il s’agit d’un poisson sans doute banal, mais j’ai voulu le trouver délicieux et raffiné ! Il ressemble tout simplement à du saumon mais j’ai emmagasiné ce nouveau vocable dans mon dictionnaire de mots qui me font rêver : le blanc-manger, les bonbons à la violette et le chaud-froid de volaille !!!

jeudi 22 avril 2010

ILS SONT ARRIVES

... ils sont en route, et bientôt ils envahiront nos marchés... Les tunnels brillent en écho aux lueurs d'estuaire sous le soleil de printemps, véritable niche à photos, paradis des compositions audacieuses... On se dit chaque jour qu'il faudrait revenir avec un appareil au coucher du soleil pour capter quelques belles images, mais on passe là pour rentrer du travail, et l'envie de repartir est modérée. Il faudra donc se contenter d'une photo téléphone, après tout c'est ma spécialité !
"Ils" ce sont les melons... En ce moment, des théories de voitures envahissent les chemins dès potron minet : ce sont les planteurs qui oeuvrent sous ces petits dômes blancs pour préparer la récolte de l'été. Plus tard, on reverra les mêmes files, mais ce seront alors des cueilleurs, venus couper les fruits mûrs pour approvisionner les touristiques gourmands.
Je profite du billet pour vous présenter l'espèce, que vous connaissez sans doute. Dans ma jeunesse, on ne jurait que par le melon de Cavaillon et je n'avais jamais entendu parler du melon charentais avant d'arriver dans la région dans les années 80. Je cite donc le site "Saveurs du monde" :
"C'est à la fin du XVe siècle que les français découvrent les délices du Cantaloup. Deux siècles plus tard, Saint-Amand le décrit malicieusement :

"D'un jaune sanguin il se peint :
Il est massif jusques au centre
Il a peu de grains dans le ventre".

Cultivé en France, il deviendra le melon charentais que l'on connaît aujourd'hui. Sphérique et légèrement aplati, de couleur vert-gris virant au jaune à maturité, ce melon aux stries vert foncé a la peau lisse ou légèrement écrite. Sa chair orangée, épaisse, juteuse et très sucrée, possède des arômes de raisin de muscats qui font son succès. Les sols argilo-calcaires type Champagne de la région de Cognac, qui offrent plus de calcium que les autres, sont particulièrement adaptés à sa culture.

Planté à partir d'avril, le cantaloup est récolté de juillet à septembre.
Sa chair très sucrée fermente rapidement, d'où une durée de conservation réduite (3 à 5 jours maximum après cueillette).

Le cantaloup charentais est très apprécié pour l'apéritif avec un verre de pineau, en hors d'oeuvre accompagné de jambon de pays ou en dessert avec une salade de fruits rouges."


On choisira de préférence le melon charentais jaune, un peu plus cher mais tellement meilleur que le vert. Il requiert en effet plus de savoir-faire que le melon vert, plus précoce mais souvent en provenance du Maroc ou d'Espagne. Son choix est en général facile, et on a peu de risque de tomber sur un fruit insipide. Si tel était le cas, le pineau l'améliore, ou, dans les cas plus graves, un peu de sel pour le relever et essayer de le sauver. Mais patience, pour le moment, on contemple les tunnels de plantation... La gourmandise de saison, ce serait plutôt les premières asperges de pleine terre, toutes sablonneuses et blanches en provenance du Blayais... oui, oui, j'ai un producteur attitré et nous promets de belles dégustations.

mercredi 21 avril 2010

EXPRESS COTIER - 6

Au réveil le ciel est nuageux mais cela reste d’une luminosité et d’une beauté égales. Journée paisible, les paysages sont moins spectaculaires et, paradoxalement, la neige est plus éparse.

Notre plus longue escale fut pour Honningsvåg, comptoir de pêche bien vivant, généralement accepté comme l’extrémité septentrionale de l’Europe. Une partie du bateau est partie Canon en bandoulière, faire l’excursion vers le Cap Nord, qui, malgré son côté mythique, ne vous a pas tentés. Toujours une certaine réserve quant aux troupes obligées et aux discours convenus.

La visite du musée du Cap Nord nous a permis de faire connaissance avec Bamse, le Saint Bernard fétiche de la ville. Son propriétaire, Erling Hafto, fut maître de port à Honningsvåg de 1932 à 1968. Le chien servait de cheval aux enfants de la ville qui adoraient monter sur son dos. Quand la guerre éclate, Hafto devient capitaine du Thorrod. En juin 1939, Haakon VII, roi de Norvège et toute sa famille embarquent à bord du Devonshire pour fuir le pays devant la menace allemande. Navigant vers l’Ecosse, il est escorté par le Thorrod, au bord duquel Bamse, le chien, mène grande vie. Adulé par les marins, il est l’objet de tous leurs soins et, véritable mascotte, est traité avec amitié par tous. Quand le capitaine se voit confier le commandement d’un dragueur de mines en 1940, l’équipage qui ne veut pas abandonner le chien, suit Hafto ! Quand le chien mourut, en 1944, il eut droit pour ses funérailles aux pleins honneurs militaires, et plus de 800 personnes suivirent son cercueil. Il reçut à titre posthume, en 1984, la médaille d’or PSDA qui est l’équivalent pour les animaux de la « George Cross ». Autant dire que la ville ne pouvait pas faire moins que de lui élever une statue, ce qui fut fait en 2006, monument inauguré par le Prince Andrew.

On y suit aussi, à travers quelques photos, quelques livres-phare comme « Voyage d’une femme au Spitzberg » de Léonie d’Aunet ou « Viaggio Settentrionale » de Francesco Negri, le moine de Ravenne qu’on tient pour le premier touriste au Spitzberg, l’histoire du tourisme vers le cap Nord de et la vie dans l’île de Mageroya, sur laquelle se dresse la ville. Mageroya signifie « l’île maigre » en sami (on ne dit pas lapon, cela a une connotation péjorative), ce qui se justifie par le fait qu’on est à 150kms au nord la ligne de végétation.

Nous avons ensuite parcouru la ville, entièrement détruite par des bombardements allemands en 1944 au moment de la retraite germanique. Seule l’église de bois a été épargnée, et si elle ne constitue pas à proprement parler un chef d’œuvre architectural, elle date de 1884, et s’élève, modeste, parée de bois blanchi, elle mérite une halte émue, pour saluer l’aviateur qui l’a épargnée, par sens religieux ou simple respect humain. Elle a ainsi pu servir d’habitation à la population pendant la reconstruction de la ville. Autant dire que cette dernière est moderne, sans cachet particulier, à part celui de ces maisons de couleurs vives qui caractérisent la Norvège, et l’ambiance industrieuse commune à tous les ports de pêche.

Honningsvåg abrite quelques commerces et nous avons, pour la première fois, pu sacrifier au rituel « cadeaux de voyage », raflant tout ce qui nous semblait correct pour ramener quelques souvenirs aux proches et amis, persuadés que nous sommes que pareille occasion ne se reproduira pas. En effet, il y a pas ou peu de boutiques à touristes dans les ports que dessert Hurtigruten et il valait mieux se contenter de ce qui s’offrait à nous. Le plus impressionnant, c’est que nous avons trouvé dans la modeste librairie du lieu, à peine plus grande que la maison de la presse à Meschers, le Petit Prince en norvégien, pour une amie qui collectionne l’ouvrage dans toutes les langues du monde.

Un peu de mer ensuite, histoire de somnoler tout engourdis dans le salon panoramique, nous a menés à Kjøllefjord, minuscule village de quelques âmes blotti au fond de son fjord pour un arrêt de 3 minutes ! Pourtant ce comptoir de pêche était déjà, avant le 16ème siècle un lieu de rencontre et de marché pour les pêcheurs, les Samis et la population locale. Plus loin, Mehamn se pose elle aussi comme la commune la plus septentrionale d’Europe, et de fait, elle est un peu plus haut que Honningsvåg, mais tellement petite qu’elle ne mérite guère le nom de ville ! On a l’impression, toute réelle, d’atteindre le bout du bout du monde, et cela donne à ce port modeste un charme singulier.

Il est temps de rejoindre le restaurant pour bénéficier des restes du buffet nordique, homards, langoustines, crevettes et écrevisses, restes copieux que nous ont laissés les hôtes du navire : la queue était dense pour prendre d’assaut cet amoncellement de crustacés, et à l’ouverture des portes à 18 heures ce fut une ruée mémorable qui nous laissa pantois, alors que nous passions par là pour prendre le programme du lendemain.

lundi 19 avril 2010

HOMMAGE FUGACE

Entre deux vues enneigées et quelques brumes de spa, petit détour traditionnel chez belle-maman, ce Périgord que je connais si mal car le simple fait de lire dans le jardin y est d'une audace inouïe... Pourtant j'étais bien dans les pâquerettes... Taxée au passage d'ingratitude et d'incapacité de gérer "mes" tombes, mais j'ai forcément mauvaise réputation, c'est aussi dans la norme ! Et faut dire que côté gestion de tombe, je suis franchement nulle. Heureusement que mon irremplaçable Pierrette pense chaque année, pour la date anniversaire de la mort de maman, à faire dire une messe. Moi j'ai carrément décidé d'oublier ce jour stupide d'avril 1996 où je n'ai rien trouvé de mieux à déclarer, en apprenant la nouvelle alors que nous venions d'arriver à Florence "Et voilà, je l'avais bien dit que ça finirait comme cela". Pierrette pallie mes manquements et belle-maman, qui m'a en juillet 1996 fichue dehors de chez elle pour des raisons qui ne furent jamais élucidées, et qui n'a rien su de ma peine et de ma douleur, sait que je suis forcément une fille indigne, côté formalités administratives ! Merci Pierrette d'être là !!
Une belle maison mais où nous sommes toujours des invités, tenus de respecter des règles de forme et d'immobilisme qui nous pèsent tant que nous n'y allons que par devoir. Quel dommage...

EXPRESS COTIER - 5

Après le Raftsundet dont nous verrons au retour les hautes montagnes qui bordent un chenal de 20km nous avons longé pendant la nuit les îles Vesteralen. Stokmarknes Sortland, Risoyhamn Harstad sont les ports où nous avons fait escale, escales discrètes et tellement bien menées que notre sommeil n’en fut en rien perturbé.

A Finnsnes nous descendons enfin, mais seul le quartier du port est à notre portée, ces brefs débarquement restent cependant toujours agréables.

Vers midi, alors que les troupes de retraités allemands et norvégiens prennent d’assaut le buffet, ses poissons fumés et marinés et surtout ses pâtisseries gélifiées couvertes d’épaisses couches de crème fouettée, nous tentons le spa sur le pont arrière. L’eau est à 38 degrés, il fait un soleil magnifique et le temps est tellement calme qu’on a plaisir de temps à autre à sortir de cette eau fumante pour se rafraichir et replonger avec délice dans les bouillonnements. Moi qui pensais que s’extraire du spa relevait de l’exploit, je découvre avec bonheur qu’il n’en est rien et qu’on n’a même pas un frisson en rentrant se changer !

Après le déjeuner qui, pris à une heure tardive, le service dure jusqu’à 14h30, permet de profiter des meilleures tables tout en étant parfaitement au calme, juste de temps d’aller s’emmitoufler comme des ours pour aller faire la randonnée à traineau prévue à Tromso. Nous commençons bien entendu par nous tromper de bus, mais alertés par l’air cacochyme des occupants du car, nous comprenons vite notre erreur et regagnons le bon véhicule sous les aboiements rigolards du « tour leader », toujours prêt à rire et à chanter ! Le trajet nous permet de découvrir les particularités routières de la Norvège : ponts vertigineux et d’une élégance rare, tunnel sans fin avec, on n’a jamais vu cela, des croisements, routes étroites et pour finir notre bus s’engage dans un chemin de chèvre complètement enneigé qui ne semble guère émouvoir notre conducteur. L’équipée nous conduit dans une ferme à huskies. On pourrait craindre, dans ce genre d’excursion, de tomber sur le « truc à touristes » affecté et tape à l’œil. L’endroit certes existe par le tourisme, mais les gens qui vivent là ont choisi une vraie proximité avec la nature et n’ont pas eu envie d’en gâcher la saveur par des équipements clinquants. 300 chiens, une trentaine de personnes, quelques tentes samis plutôt sobres, cela fait plus ferme qu’attraction reconstituée. Pas de boutique de souvenirs, pas d’allées enjolivées : nous pataugeons dignement dans la neige et les crottes de chiens. Nos hôtes tiennent à nous les présenter, à nous montrer les 5 « puppies », les adorables petits derniers âgés d’à peine quelques semaines. Lorsque plus tard je m’inquièterai de la maîtrise des ébats reproductifs entre huskies, on m’expliquera qu’on se contente de raccourcir les chaines ! Pourtant les chiens sont accouplés en prenant beaucoup de soin, afin de garder un élevage de belle qualité, de faire naître de belles bêtes, douces pour ne pas avoir d’ennuis avec les visiteurs, solides et courageuses, voire talentueuses de façon à satisfaire la passion des courses qui anime les propriétaires. Mais raccourcir les chaines peut se révéler parfois insuffisant, à preuve m’explique-t-on en riant, les petits derniers dont on connait la mère, mais pour le père il semble qu’il y ait au moins 2 candidats !!

Notre « guide » nous explique comment fonctionne un traineau, nous parle de l’élevage, nous raconte les courses et la vie du chenil. C’est une jeune allemande dont la mère, infirmière sans travail est venue s’installer ici il y a 6 ans. Elle nous dit que la Norvège est grande et manque singulièrement de main d’œuvre, particulièrement dans le secteur de la santé. Parfaitement quadrilingue, elle a fait ses études ici et, à la fin de la saison d’hiver, ira travailler dans les Lofoten où les emplois d’accompagnateur ne manquent pas. Après avoir bien caressé les chiens et bu un thé accompagné d’un cake au chocolat confectionné par « le cuisinier français », nous nous dirigeons vers notre traineau… on nous a attribué le musher français du groupe et nous saluons Sébastien, hilare derrière ses lunettes jaunes, et fort sympathique.

Machinalement je lui demande d’où il vient, et il nous dit, un peu réservé craignant que nous ne voyons pas trop où c’est « De Cognac »… Nous apprendrons ainsi qu’après un BTSA protection de la faune et flore, passionné de chasse il a travaillé pendant 6 ans pour la fédération de chasse de Charente. Puis, lassé du milieu assez conservateur, pour ne pas dire pire, des chasseurs traditionnels, il a monté une entreprise d’entretien de parcs et jardins. Qui marchait fort bien ma foi puisqu’ayant commencé en mars, en juin il était déjà surbooké. Oui mais voilà, pour ses 30 ses proches connaissant son rêve, lui offrirent un voyage en Norvège. Coup de foudre, amitiés… Il revint de son voyage, deux ans après il revint en Norvège pour s’assurer que sa passion n’était pas un feu de paille. Et il décida alors de vendre son entreprise, affronta ses parents qu’une telle décision laissaient pantois et tristes, et, décidé à faire la plonge s’il le fallait, vint s’installer en Norvège. Quinze jours après il avait trouvé ce boulot qui lui permet d’attendre les beaux jours pour exercer ses talents horticoles. Quant aux parents, afin de les convaincre que son choix est justifié, il les avait invités à venir passer une semaine. Arrivés la veille au soir, accueillis à la descente d’avion par une aurore boréale, il leur avait concocté une semaine d’enfer !!

Installés dans notre traineau nous effectuons une fort jolie ballade sur le plateau enneigé, trous et bosses d’herbe annonçant que dans quelques jours ces excursions seront terminées. Il fait tellement doux qu’on a presque trop chaud, sans gant et sans bonnet pourtant !!


Pendant le dîner, nous guettons la tombée de la nuit, l’horizon reste clair et nous espérons voir encore une aurore boréale ce soir. On en voit une ou deux, modestes et comme la nuit commence à fraichir, nous rentrons à la cabine. Au moment de me coucher, je jette un coup d’œil par le hublot, et aperçois une lueur prometteuse. Michel fonce, je me rhabille vaille que vaille, ma tenue est étrange mais chaude… Et là, nous assistons à un festival grandiose de lueurs d’Aladin, tourbillonnantes, enchantées, éblouissantes de couleurs et d’éclat. C’est tellement beau qu’on en reste le nez piqué au ciel, tournoyant dans tous les sens pour ne pas en rater un instant. Ça glisse, ça tourbillonne, ça apparait, disparait, c’est féérique et difficile à décrire. Un festival virevoltant de nuances et de lumière. Nous n’avions pas l’espoir d’en voir, et sommes comblés par ce présent de la nature, qui a séduit des générations d’admirateurs avant nous.

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