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lundi 28 mai 2012

COLLECTIONNEURS 2ème ÉPISODE

Le portrait présumé de Jonas Netter par Moïse Kisling : le collectionneur était si discret que ses enfants, confrontés à l'occasion de l'exposition à ce portrait durent, pour s'assurer qu'il s'agissait bien de lui, le comparer avec une des rares photographies en leur possession.

L'autre collection a été assemblée dans un esprit totalement différent, moins conventionnel, plus affectif. Constituée par un petit homme secret et effacé, Jonas* Netters, elle semble décrire tous les rêves enfouis, les audaces réfrénées et les fantasmes maitrisés de ce "représentant en marques" qui semblait d'une discrétion et d'une réserve extrêmes. Toute sa vie il découvrit de jeunes talents, peintres maudits ou méconnus de préférence, s'enflamma pour leur oeuvre, les aida, les nourrit, paya leurs cures de désintoxication ou le remboursement de leurs dettes, comme s'il vivait ainsi par procuration une vie d'artiste à l'opposé de sa propre existence rangée de notable prudent. Qualifié par l'auteur du catalogue** de "grand homme fantomatique", Jonas Netter achetait par simple amour de l'art, désireux simplement de s'offrir la contemplation d'oeuvres choisies sans souci de publicité ou de notoriété. Ami honnête et scrupuleux des artistes, il a agit tel un mécène, passionné, inépuisable, véritablement amoureux de l'art sous sa forme la plus personnelle "ça me plait, j'achète". Son métier un peu austère, pratiqué avec rigueur et conscience, demandait qu'il s'évade : il le fit en assouvissant une passion découverte par hasard, la "collectionite" ! Il n'était pas, à l'instar d'un Camondo ou d'un Rotschild, un milliardaire qui s'offre une "danseuse", ni, comme Durand-Ruel ou Vollard, un grand marchand vivant du prestige acquis par les artistes qu'il aurait imposé.
Il aima et découvrit Modigliani, Soutine, Utrillo, s'enrichit par hasard car ses goûts étaient justes, même s'il eut du mal à se débarrasser des conseils douteux de marchands d'art pas toujours très intègres, et dont la principale préoccupation était de "rouler" cet homme intègre et généreux. Son premier intermédiaire, un certain Zborowski, haut en couleur, charmeur et exubérant, le séduisit très vite et le convainquit qu'il lui serait indispensable. Le personnage, aussi inconséquent que Netter était rigoureux, sut s'imposer et se rendre indispensable dans les négociations avec les artistes, en prenant au passage une commission parfois totalement hors de propos ! On retient ce contrat de dupes dans lequel Antcher devait recevoir une mensualité de deux mille francs, payée moitié par le collectionneur moitié par son intermédiaire. Or ce dernier, dans un dialogue cité par Antcher dans ses mémoires, le prévient que si, officiellement il est censé lui donner 1000 francs, il ne lui en versera en réalité que 200, et qu'il n'a pas intérêt à révéler la supercherie à Netter.


J'ai choisi pour vous quelques uns des chefs-d'oeuvres qui émaillent cette exposition : ce Paysage à Vieux-Moulin de Suzanne Valadon m'a retenue par sa luminosité éclatante et l'opposition audacieuse entre la géométrie presque cubiste des vieux murs du village et la courbe élégante des arbres, à laquelle répond l'arrondi de la femme fanant au premier plan, posée derrière la barrière comme une virgule dans une phrase ! Quand Netter remarque Suzanne, elle a plus de 40 ans, elle vient de quitter son époux pour vivre avec un jeune homme du même âge que son fils, et, quoiqu'ayant exposé en 1909, elle n'est pas encore célèbre. Pourtant, elle nage dans le bonheur, ayant épousé en 1914 le jeune ami de Maurice, André Utter avec lequel elle sera heureuse jusqu'aux alentours des années 30. Netter a sans doute apprécié son style énergique, son tempérament, rebelle et impérieux, son caractère frondeur tellement à l'opposé de sa propre personnalité, discrète et sage. Il a aussi beaucoup aimé son fils, dont une quinzaine de toiles figurent dans sa collection. Utrillo fut d'ailleurs un des premiers artistes auxquels il consentit un revenu régulier, l'objectif étant en l'espèce de l'aider à sortir de son alcoolisme. Il paie aussi le mobilier que ce dernier détruit dans ses crises d'éthylisme, le suit, le soutient jusqu'à ce que le peintre, suffisamment reconnu, soit pris en charge par un marchand d'art, Paul Guillaume.

Le portrait de Zborowski par Modigliani

Modigliani est le premier artiste qui lie sa production par contrat à Netter, en 1915. Le peintre, déçu par les rapports qu'il entretient avec Guillaume, plus préoccupé de son oeuvre que de lui-même, le paie trop mal. Pour 15 francs par jour, plus la fourniture de matériel artistique (peintures, toiles, modèles) et le règlement de ses frais d'hôtel, il réserve au collectionneur l'essentiel de sa production. Netter, fasciné par ses toiles, décide un jour de les présenter au public : il s'ensuit un scandale et une émeute dans la rue et la police menace de saisir les nus s'ils ne sont pas immédiatement retirés. Deux dessins seulement sont vendus, 30 francs pièce : autant dire qu'en l'espèce Zborowsky n'aura pas fait fortune !


Le collectionneur quant à lui, est raillé par ses amis  qui lui demandent "pourquoi il achète toutes ces cochonneries ?". Mais il s'entête, il aime l'italien et augmentera ses mensualités régulièrement, jusqu'à la mort de ce dernier en janvier 1920.


L'exposition fut pour moi l'occasion d'apprécier Moïse Kisling, ami de Modi qui, d'ailleurs, le présenta à Netter. Un excentrique qui se battait en duel "pour une question d'honneur" ou organisait une veillée funèbre pour le décès de son chat mort d'avoir avalé un tube de peinture blanche ! Il avait, semble-t-il, un charme fou et plaisait beaucoup aux dames ! Sa peinture, légère comme lui, est sensuelle, élégante et dynamique. Fasciné par la lumière, il installe, nous dit Florent Fels, ses modèles "sur une sorte d'échafaud à roulettes assez inquiétant" qu'il tourne en tous sens, à coups de pied, pour chercher le bon éclairage. "Il tourne autour du modèle... esquisse une petite danse guerrière et, lorsque collaborent et la lumière et son inspiration, se précipite sur le châssis où il situe le tableau à grands coups". Sa facture est lisse, ses tons brillants et les toiles qui en résultent sont  sonores, sensuelles et pétries de lumière.


Pour finir, cette unique toile de Renato Paresce, un Suisse qui grandit à Florence et, dans sa carrière de peintre, d'écrivain et de journaliste, se pose toujours en italien, au point d'abandonner son véritable  nom, René Herbert pour ce patronyme plus "authentique" !

* tellement discret qu'on ignore son prénom exact ! Il se faisait appeler Jones ou Jean...
** Marc Restellini

dimanche 27 mai 2012

27 MAI 13H30 PLAGE DES NONNES MESCHERS

 
Autant hier ça secouait, ça tanguait, ça culbutait, ça dessalait, ça hoquetait sur la houle... autant aujourd'hui le vent est tombé, l'air est calme et la course s'enlise !!



La fumée du paquebot qui a fait escale en face au Verdon, était tout à l'heure absolument droite dans le ciel, phénomène totalement inédit ! Ils devaient partir ce matin à 11h et ils sont toujours là, posés sur le sable, échoués, affalés, ensablés... et ils manquent singulièrement d'arrogance. La plage est un immense campement qui ne sait pas trop à quoi s'occuper.


On joue au ballon, on mange, on écoute de la musique et sans doute attend-on le changement de marée pour avoir une petite brise afin d'aller faire des ronds dans l'eau. Les zodiaques passent et repassent, quelques surfeurs pagaient sur leur planche, allez, retour, retour et aller, certains se baignent, d'autres bronzent. Bref, l'ambiance est à la décontraction !! Et quand ils partiront, tout à l'heure, il leur faudra affronter une mer d'huile, une absence presque totale de vent et tenter d'avancer malgré l'adversité ! Pas évident le Hobie Cat ! Et dire que demain la météo annonce des vents à 10km/h !!! Je me demande comment tout cela va finir !

C'est quand même super les aléas de la nature, cela ramène à une certaine humilité, cela redonne aux décisions de l'homme un salutaire recul et cela permet de prendre du bon temps sur la plage !!!

YOUPI ! ILS SONT PARTIS... (14h30)

samedi 26 mai 2012

26 MAI 13H30 PLAGE DES NONNES MESCHERS


Le départ a été donné : nous voilà partis pour trois jours de spectacle... Meschers sur Gironde accueille sur les plans d'eau de l'Estuaire, du Banc des Marguerites et de la Baie de Royan, les épreuves de sélection pour le championnat d'Europe HC16 (entendez Hobie Cat) , et le petit vent qui souffle aujourd'hui secoue pas mal les équipages ! Les parcours à effectuer seront "de type banane" ! Ne me demandez pas ce que cela signifie mais je vous assure que ça zigzague ferme.


N'y connaissant désespérément rien, je me suis donc tuyautée et je vous livre telle quelle la définition Wikipédia du Hobie Cat : "Hobie Cat est un fabricant de catamarans de sport, principalement utilisés pour la régate, l'apprentissage de la voile, ainsi que le loisir. Il existe différents modèles, d'une longueur de 12 à 21 pieds, d'une largeur de 6,8 à 8,5 pieds, et d'une hauteur de 20 à 33 pieds. Le modèle le plus populaire, le Hobie 16, est vendu depuis la fin des années 1960.
Ces bateaux sont puissants, en raison de leur légèreté, de leur aérodynamisme et de la surface de leur voile. Les Hobie 16, en particulier, sont appréciés pour ces raisons : on peut ainsi atteindre une vitesse de plus de 20 nœuds."


Une houle de  bon aloi rend la course vraiment sportive et le spectacle promis est bien au rendez-vous. C'est vraiment enlevé comme départ ! Alter trépigne de joie : "tu crois qu'on va les voir chavirer pendant trois jours ?". Je puis vous assurer que cela n'a pas l'air de les perturber... et les redressements sont rapides et efficaces. Oups, on tire sur la coque en l'air du catamaran et on glisse sous le bateau pour sauter dessus, et repartir aussi sec. Voguez petits cats ! Et Alter de commenter "Waaouh !!" à chaque nouveau "naufrage" !!

vendredi 25 mai 2012

CHARRETTES SICILIENNES


Arrivés assez tard un soir à Palerme, nous avions réservé une chambre tout près de l'aéroport avant de partir vers l'objectif de notre voyage : le Val de Noto et Syracuse. 


Cela nous a permis de découvrir Terrasini : une de ces stations de bord de mer qui, l'été, sont envahies par les estivants en tong et n'ont guère de charme particulier hors saison que dans leurs poubelles négligées ...



... sauf qu'on est au bord de la mer, et croyez-moi, pour une michelaise, la méditerranée "ça donne" (oh le bleu... mazette !! quel festival pour nous qui conjuguons des palettes de bruns et de verts panachés) ...


Avec la collaboration de Siu:
"l'histoire de Peppino Impastato ne me laisse et ne me laissera jamais indifférente...
C'était un jeune comme tous les autres, et il animait une radio à l'époque des premières "radio libere", mais surtout il n'était pas capable de taire, et au contraire il les criait bien forts et clairs, les méfaits de la mafia dont son oncle était un représentant assez puissant, (et son père pas étranger lui non plus), à Cìnisi où ils vivaient (10.000 habitants pas loin de Palerme).
Il a finalement été tué, par la mafia bien sûr... mais pendant longtemps on a fait croire que c'était lui même, "un terroriste" donc, qui aurait fabriqué la bombe qui lui avait fait perdre la vie. A la fin, après je ne sais plus combien d'années, on a finalement éclairci la vérité.
Et une figure aussi fascinante que celle du fils est celle de la mère, morte en 2004 : petite femme sicilienne, au foulard noir et apparemment insignifiante, mais qui, bien au contraire, a peu à peu compris et su donner raison à son fils, et donc se dresser contre son propre mari, ce qu'était vraiment inouï, en Sicile, à l'époque... la grande Felicia !
Dans le très beau film de Marco Tullio Giordana "I cento passi" qui raconte son histoire, il y a aussi le frère de Peppino, qui gère actuellement le "Centro di documentazione Peppino Impastato". Il n'avait pas le même caractère de son frère... les deux sont donc les protagonistes d'une scène qui est devenue célèbre, celle des fameux "cento passi" qui séparent la maison de leur famille de celle de l'oncle-boss mafieux.



et sauf, surtout, qu'on est en Italie. Et en Italie, où que vous soyez, y a forcément quelque chose à visiter !!!


Ici, c'était le Palazzo d'Aumale, récemment (en 2001) et somptueusement restauré et consacré au Musée Régional d'Histoire Naturelle et de l'exposition permanente du Carretto Sicilien. 
Aumale ? Mais on le connait celui-là !! Après ses brillants exploits de jeune général de brigade contre le Cheikh Abd el Kader en 1843, le fils de Louis Philippe convola en juste noce en 1844 avec Carolina Augusta di Borbone Sicilia, petite fille tant de Ferdinando I delle Due Sicilie et Maria Karoline von Habsburg-Lorraine, Archiduchesse d'Autriche, que de Franz II Kaiser du Saint Empire Romain et Maria Teresa di Borbone Napoli, excusez du peu. Cet homme jeune, à qui tout souriait, hérita en outre de son parrain le dernier Prince de Condé de Chantilly, l'une des plus somptueuses résidences nobiliaires de France, mort sans descendance. D'Aumale hérita donc, entre autres, du le Palais d'Orléans à Palermo. Homme d'affaires avisé, en 1853 il se porta acquéreur d'une immense propriété agricole des Princes de Partanna lorsque celle-ci fut mise aux enchères. 330 hectares d'excellente terre, fameuse pour ses vignobles et sa polyculture trés variée. Rapidement, il mit en gestion raisonnée toute la zone comprise entre les comunes de Montelepre, Partinico et Terrasini. Il semble que le domaine ait atteint, au temps de sa splendeur, 6000 hectares.



Plus qu'une simple ferme, la propriété agricole du Zucco (on voit une photo du "feudo" au XIXème, autant dire le "fief", incrustée dans la vue actuelle) était une véritable unité de production, organisée comme un petit village en complète autarcie. Ses productions étaient stockées dans les magasins de Terrasini, où elles attendent d’être embarquées pour la France et l'Europe. Ce sont ces bâtiments qui sont aujourd'hui pompeusement appelés Palais d'Aumale. Ou plus exactement ceux où le Duc entreposait les barriques du vin, fameux, qu'il destinait surtout à sa consommation personnelle. Un vin épais, lourd en degrés et utilisé pour "couper", on devrait dire "allonger", les vins français, trop faibles en alcool. 


Aujourd'hui, le musée abrite une superbe collection d'histoire naturelle (oiseaux, papillons, coquillages ; les fossiles sont particulièrement impressionnants), d'archéologie (principalement des amphores retrouvées dans les fonds sous-marins au large de Terrasini) et surtout de magnifiques charrettes siciliennes, richement décorées, élément incontournable du folklore sicilien. Toutes ces collections sont présentées et agencées de main de maître, la muséographie moderne est passée par là : avec beaucoup de goût et de façon très aérée. 

La traversée la plus facile est celle de Naples à Palerme. On demeure surpris, en quittant le bateau, par le mouvement et la gaieté de cette grande ville de deux cent cinquante mille habitants, pleine de boutiques et de bruit, moins agitée que Naples, bien que tout aussi vivante. Et d'abord, on s'arrête devant la première charrette aperçue.
Ces charrettes, de petites boîtes carrées haut perchées sur des roues jaunes, sont décorées de peintures naïves et bizarres qui représentent des faits historiques ou particuliers, des aventures de toute espèce, des combats, des rencontres de souverains, mais surtout, les batailles de Napoléon Ier et des Croisades. Une singulière découpure de bois et de fer les soutient sur l'essieu ; et les rayons de leurs roues sont ouvragés aussi. La bête qui les traîne porte un pompon sur la tête et un autre au milieu du dos, et elle est vêtue d'un harnachement coquet et coloré, chaque morceau de cuir étant garni d'une sorte de laine rouge et de menus grelots. Ces voitures peintes passent par les rues, drôles et différentes, attirent l'oeil et l'esprit, se promènent comme des rébus qu'on cherche toujours à deviner.


Certes, les charrettes siciliennes avaient sans doute plus de sel quand Maupassant (En Sicile,1886) les vit en action : elles ne servent plus qu'à épater le touriste et à caracoler les jours de fêtes pour exhiber les statues de saints ou les jolies siciliennes en costume de fantaisie. Vrai emblême du "cadeau souvenir" à ramener dans ses bagages quand on est un touriste qui se respecte, elles peuvent avoir, de fait, une connotation péjorative à laquelle il serait dommage de s'arrêter. 


Car ce sont de véritables œuvres d’artisanat, d'art même, pour lesquelles il ne reste que peu de spécialistes : le musée de Terrasini leur rend impeccablement hommage, en montrant l'atelier d'un dernier "maître en charrettes" et plusieurs de ses réalisations. Encore un savoir-faire et une tradition qui pourraient bien être menacés, si l'on n'y prend pas garde ! Mais on est attentif à ce genre de phénomène et je suis certaine que la région Sicile consacre quelques efforts à la survie de ce travail particulier. Tout une culture à protéger...


mercredi 23 mai 2012

COLLECTIONNEURS 1er ÉPISODE


La "collectionite" est un travers dont j'ai été atteinte quand, toute petite, j'allais avec maman aux puces (entendez le marché Mériadeck à Bordeaux, une place ombragée de platanes autour d'une vieille fontaine sauvée de justesse pour être symboliquement transférée place André Lhotte, un peintre bordelais qui peignit l'endroit). J'avais trois sous d'argent de poche, gagné en essuyant la vaisselle ou en faisant mon lit (10 ou 20 centimes à chaque fois) et le droit d'acheter quelques babioles dans ce qu'on n'appelait pas encore une "brocante". Il faut dire que les brocanteurs, car il y en avait, tenaient en ces lieux le dessus de pavé. S'y ajoutaient quelques clochards, il en existait encore à la fin des années 50 à Bordeaux, qui disparurent très vite pour ne réapparaître que quelques dizaines d'années plus tard, pompeusement dénommés "SDF". Parmi eux, un avait ma préférence, un certain Casimir, un tout petit bonhomme à casquette, d'une gentillesse et d'une douceur qui sont encore vivantes dans mon esprit et qui me vendait tout à 50 centimes (c'étaient des anciens francs), heureux de me voir farfouiller dans son banc, "gueilles" recueillies dans des poubelles qui, parfois, renfermaient des trésors. Tel ce petit missel en écaille que je garde pieusement comme un souvenir de ces années lointaines. Ou un petit verre en cristal, taillé en camée, dont l'inscription ornée d'un chardon est devenue ma devise "qui s'y frotte, s'y pique".


Et comme l'histoire des villes est, parfois, un perpétuel recommencement, un des immeubles du nouveau Mériadeck est actuellement en démolition pour laisser la place à plus de modernité !

Le quartier Mériadeck, qui a été rasé depuis pour laisser place aux inventions urbanistiques d'architectes un peu utopistes, était le témoin d’un métissage culturel intense, né d’une forte solidarité entre les nouveaux arrivants (c’était le quartier des immigrés et des classes populaires). Sa place lui donnait un air de village dans la ville. Il abritait aussi, autour des bars où se regroupaient ouvriers et manoeuvres,  la fine fleur du commerce le plus ancien du monde. J'ai ainsi appris très jeune ce que faisaient "ces dames", plantées sur le pas de leur porte et dont on croisait encore quelques survivantes il y a peu dans les quartiers proches de la rue Saint Sernin, avant que le métier disparaisse au profit de gamines "importées" dans des conditions peu avouables des pays de l'Est ou d'autres contrées lointaines.
J'ai donc très vite collectionné, comme maman, mais plus modestement : des petites boîtes à bijoux, des pierres de larre, des vases aux formes festonnées... bref, j'ai sacrifié à ce rituel de la recherche orientée, qui permet de parcourir les marchés avec un objectif et qui rend la quête plus passionnante. J'ai connu cette joie de trouver une nouvelle pièce, cette fierté de l'arracher à un marchand forcément trop gourmand dès lors qu'il avait vu votre intérêt, cette impatience lors du nettoyage quand, sous la couche de crasse on découvre le trésor attendu et qu'on fait renaître un objet trop longtemps négligé. Mais ce n'était sans doute pas vraiment dans mon caractère : j'ai depuis revendu toutes ces babioles fragiles et inutiles sous le poids desquelles mon espace vital se réduisait à peau de chagrin, d'autant qu'elles s'ajoutaient à celles accumulées par ma mère, et j'ai depuis perdu tout attrait pour la chose brocantée !
Car l'esprit d'une collection c'est la passion de celui qui l'a composée, que l'on découvre en épluchant ses achats. Deux expositions sont, en ce moment, à Paris fort instructives et forcément attachantes, car elles parlent autant de leur "auteur" que des artistes qui en tissent la trame.



La première, constituée par un historien d'art néerlandais établi jeune à Paris, présente une sélection impressionnante de tableaux hollandais du XVIIème siècle, choisis avec perspicacité et discernement et l'on sent, en étudiant les dates d'achat de ces oeuvres, l'évolution des intérêts du collectionneur. Frits Lugt aimait tous les maîtres hollandais et il fit de superbes acquisitions avec un goût très sûr. Paysages, scènes religieuses, portraits, natures mortes de peintres dont je tairai le nom, sauf à recopier servilement mon catalogue, se succèdent et nous retiennent longuement tant leur qualité est irréprochable.



J'ai retenu pour vous cette "femme âgée cousant" d'Esaias Borsse, cadrée comme un portrait moderne sur un fond de carreaux de Delft qui lui donne des teintes dorées et baigne de mystère cette scène banale. Il y a comme un air de Gérard Dou dans cette précieuse petite oeuvre.




Et cette "femme à la fenêtre faisant signe à une fillette" de Jacob Vrel, petite énigme en demies teintes qu'il m'a plu de résoudre en imaginant que l'enfant que tente d'attirer la vieille est l'image de sa propre jeunesse, nostalgie qu'on révère, souvenir qu'on magnifie, interprétation rendue vraisemblable à mon sens par le déséquilibre évident que lui procure cette quête : elle est prête à choir de sa chaise tant elle est tendue vers ce passé qu'elle se remémore en termes un peu flous mais idéalisés.


La silhouette de l'enfant, cette petite fille qu'elle était et dont elle voudrait retrouver l'innocence, se découpe de façon fantomatique, à peine esquissée, s'éloignant inéluctablement imperceptiblement d'elle.



On a beaucoup glosé sur le sujet de la broderie que tient cette femme, attribuée semble-t-il à tort, au peintre de Rotterdam Hendrick Martensz Sorgh. On y distingue une personne ceinte d'une large ceinture rouge et vêtue d'une ample chemise qui flotte au vent, levant les bras au ciel dans un geste difficile à identifier (peur ? victoire ?) et, en-dessous, un lion couché. L'ensemble a forcément un sens, d'autant que le modèle présente le tissu d'un geste assuré et invite le spectateur à partager un secret qui nous échappe.





Frits Lugt aimait aussi la peinture italienne, comme le prouve ce splendide Guardi, dont la lumière ricoche de façade en voilure, créant des chatoiements qui nous renvoient à nos propres souvenirs de San Giorgio quand le soleil apparait à l'est, alors que la place Saint Marc émerge à peine dans la clarté du matin. Une atmosphère vibrante et pleine de charme, dans l'agitation fébrile d'un jour qui commence.





Une autre vue de Venise figure dans cette collection, réalisée cette fois-ci par un anglais, Bonington : à droite, l’église des Gesuati, donne l’impression d’avoir été réalisée depuis le ras de l’eau. L'horizon est bas et le ciel, vaste et lumineux, semble indiquer une heure de fin d'après-midi où régnerait déjà un grand calme.



Le petit autoportrait de Sofonisba m'a, évidemment, longuement retenue, séduite par la douceur de ce sourire juvénile, et ces deux grands yeux étonnamment vifs, peints avec douceur et retenue. La natte, stricte et pourtant délicieuse, promesse d'une chevelure opulente, la tenue sévère agrémentée d'un col de dentelle au fin lacet tenant lieu de collier, les pommettes rosies comme sous le coup d'une émotion discrète, on comprend que cette jeune femme ait séduit durant encore de nombreuses années tous ceux qui l'approchaient !

Si je m'écoutais, je vous infligerais toutes les oeuvres de cette exposition, passionnante en diable, où l'art du détail cultivé par les peintres démontre chez le collectionneur une passion presque miniaturiste pour la chose colorée. Mais il vous est aisé de visiter l'exposition, non à l'Institut Néerlandais où elle se termine le 27 mai, mais sur le site du musée qui offre d'excellentes reproductions que l'on peut parcourir avec la souris en mettant en avant tous les détails, du plus cocasse au plus technique, du plus anecdotique au plus nécessaire à la lisibilité de l'oeuvre. Ne vous en privez pas, c'est une vraie découverte de se promener ainsi dans les tableaux ! je suis certaine que Frits Logt aurait approuvé cette mise à disposition du plus grand nombre de ses tableaux, amoureusement choisis et, forcément, longuement contemplés.

A SUIVRE


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